Entre les mailles du filet

Souvent, je pense à cette femme qui buvait du jus d’oranges fraîchement pressées tous les matins.

Quand je l’ai connue, j’avais tout juste atteint la majorité sur papier, l’adolescence battait son plein sous mon crâne. Elle était l’image conforme de ma belle-mère, c’était d’ailleurs une de ses copines. Je les voyais terriblement hautaines et futiles à l’époque. A se payer des fringues qui me faisait envie, à se pavaner, à aimer sortir juste pour se montrer.

Puis, j’ai appris à la connaître avec l’oeil de l’adulte qui acquiert enfin sa maturité. Je la trouvais vachement sympa en fait, cette femme. Toujours le mot pour prendre des nouvelles, toujours le sourire. Elle allait courir trois fois par semaine, mangeait uniquement du poisson, « bon pour la santé et la ligne! ». La génétique ne l’avait pas gâtée, elle était déjà ridée même jeune. Mais elle prenait soin d’elle, et chose rare, elle n’a pas eu d’enfant. D’années en années, quand je la voyais, j’adorais discuter avec elle. Ce qui m’avait semblé futile plus jeune, prenait à mes yeux une toute autre valeur : elle prenait soin d’elle. Elle savait que le temps ne filait que vers l’avant, alors oui, prendre soin de soi, pavaner, avec le recul, ça me semble salutaire.

Et puis un jour je l’ai vue mais je n’ai plus rien compris de ce qu’elle disait. D’instinct, j’ai su que le problème était inquiétant, et j’ai d’autant moins compris le manque de réaction de son entourage. Le verdict est tombé quelques mois plus tard. Je me revois scruter le visage de mon père pendant que ma belle-mère explique. Son visage qui s’est effondré un bref instant, les larmes silencieuses, le désespoir et l’injustice cachés. Le visage de mon père était le baromètre de la situation, j’ai su que c’était grave. Maladie de Charcot. Bombe à retardement logée quelque part au fond de cette femme, qui s’est finalement déclarée à 60 ans.

Cette femme qui buvait son jus d’orange tous les matins, pour la vitamine C, mangeait uniquement du poisson pour la ligne et la santé, courait trois fois par semaine. Cette femme qui avait toujours le mot pour rire, prenait soin d’elle, n’avait pas eu d’enfant, et qui me faisait penser un peu à moi, plus tard, a subi les foudres d’une explosion titanesque, sa maladie.

Je pense souvent à elle. A son corps qui la lâche jour après jour. Ça avait commencé comme ça d’ailleurs, elle avait du mal à fermer son manteau. Son langage qui a abandonné aussi. Puis sa déglutition. A l’heure actuelle, ses muscles se sont fait la malle, elle mange grâce à un tube, elle ne peut plus communiquer, que ce soit par l’oral, ou l’écrit vu que se servir de ses doigts est impossible. Un corps qui peu à peu se transforme en tombe.

Je pense souvent à elle. Je pense souvent à mon amie décédée d’une tumeur au cerveau. A cette lointaine cousine, que je voyais si peu que je n’aurais pas pu dire en la croisant dans la rue qu’elle est de ma famille. Elle est venue à l’enterrement de mon père, en pleine forme, et trois mois après j’allais au sien. Un cancer foudroyant.

J’y pense souvent à chaque fois que je vois un faire-part de décès. Je calcule systématiquement l’âge du décédé, puis je glane des infos sur les causes de la mort. 54 ans, femme, cancer du pancréas. 48 ans, femme, cancer du genou et poumon. La liste pourrait être si longue.

J’y pense souvent quand je suis fatiguée et que je mélange mes mots. Quand je prends mes vitamines. Quand j’essaie de me projeter, malgré la difficulté des conditions actuelles avec la pandémie. Arriverais-je à passer entre les mailles du filet? Serais-je dans les bonnes statistiques?

Il y a quelques années, quand j’avais ce genre de pensées, je les remettais à plus tard. Ce plus tard, j’y arriverai cette année. La quarantaine. Cette période qui me faisait dire : « c’est à partir de 40 ans que les risques arrivent, j’ai de la marge ».

La marge est passée. En témoigne les traces du temps qui s’attardent sur mon visage pour me le rappeler au quotidien.

Le temps file, et on a tous joué à cette loterie sans le vouloir . Car c’est vraiment ça, une loterie. Une vie saine n’évitera rien, comme le témoigne cette femme. Une vie d’excès non plus, comme en témoigne le décès de mon père. C’est une loterie unique, à laquelle on espère ne jamais gagner.

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